L’Allemagne loin devant la France en Afrique Francophone

Interrogés pour savoir quelles sont les trois nations dont ils ont la meilleure image, les jeunes leaders d’opinion de huit pays d’Afrique francophone plébiscitent l’Allemagne, en tête du classement, bien avant la France. En comparaison, Paris n’occupe que le cinquième rang, avec 21 % des suffrages.

Sur les 1 244 influenceurs interrogés pour le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), qui regroupe 80 % des patrons français installés sur le continent, beaucoup avouent voir dans la première économie européenne l’un des « partenaires les plus bénéfiques pour le continent ». Ils la placent juste après la Chine et le Japon et sont 70 % à la citer, quand 53 % évoquent la France.

L’Hexagone se retrouve donc en septième position et l’Allemagne en troisième, au sein d’une liste fermée de dix pays « utiles ». Dans l’esprit de ces jeunes influenceurs, « qui font déjà l’Afrique, et qui, selon une mécanique plus vraie en Afrique qu’en Europe, permettent d’anticiper ce que sera l’opinion publique dans quelques années », comme le rappelle Mohamed El Kalchi, le directeur des études de l’Institut Immar, Paris est devancé par Berlin aussi bien au Maghreb (70 % contre 82 %) qu’en Afrique centrale (44 % ­contre 75 %) et en Afrique de l’ouest (44 % contre 52 %), les trois zones sur lesquelles porte l’enquête.

Baromètre CIAN 2018 des leaders d'opinions en Afrique francophone

Que l’Afrique ait cessé d’être le pré carré des anciennes puissances coloniales n’est pas une nouveauté. Avec ses 3,5 % de croissance annuelle depuis 2017 – la Banque africaine de développement (BAD) prévoit 4 % pour 2019 et 4,1 % pour 2020 –, elle est devenue le relais de croissance des autres continents et concentre tous les espoirs à moyen terme. Si l’offensive asiatique crée du ­surendettement, le baromètre montre que Pékin reste tout de même bien perçu.

En 2017 déjà, Paris avait perdu son statut de premier fournisseur européen du continent au profit de Berlin

Pour Etienne Giros, président délégué du CIAN, dont l’organisation réalise (hors énergie) 80 % des échanges avec l’Afrique, l’Allemagne récolte les fruits de « la politique d’Angela Merkel depuis deux ans avec son initiative “Compact with Africa”, et de l’image de qualité de ses produits ». A ce volontarisme s’ajouteraient, selon lui, les retombées d’une approche globale. « Comme la Chine et le Japon, l’Allemagne arrive avec des offres intégrées incluant des prestations de services, des infrastructures et un financement », note-t-il, déplorant le fait que la France « valorise moins [ses] réalisations » et qu’elle ne soit « pas assez [offensive] en matière de communication ».

Ce baromètre est le deuxième coup de semonce adressé à la France, qui, en 2017 déjà, avait perdu son statut de premier fournisseur européen du continent au profit de l’Allemagne. En juin 2018, l’assureur Coface mentionnait aussi « l’érosion continue des parts de marché des entreprises françaises en Afrique », rappelant qu’« alors que les exportations représentaient près de 11 % des flux vers l’Afrique au début du millénaire, leur poids a été divisé par deux en 2017 ».

Si la courbe des parts de marché est mauvaise, « l’afropessimisme » n’est pas pour autant de mise en France. A cet égard, le baromètre du CIAN atteste que les marques tricolores conservent une place de choix dans les esprits. Certes, Toyota est en tête de celles que citent spontanément les jeunes leaders d’opinion, mais, parmi les dix marques les plus appréciées, ils évoquent spontanément quatre françaises (Orange, Total, Renault et Sogea Satom).

Dans le classement par secteur, Orange rafle même la mise pour les télécommunications, et Air France pour l’aérien. Au niveau du secteur bancaire, la Société générale est troisième, et la BNP, cinquième. Pour ce qui est de l’automobile, Peugeot prend la cinquième place. « Notre histoire est très hystérisée et c’est dommage, analyse Patrice Fonlladosa, président du Medef Afrique. « Nous avons des débats comme celui sur le franc CFA qui font beaucoup de mal en termes d’image, et masquent le fait que nos entreprises ont en réalité bien compris les besoins du continent. »

Le responsable patronal observe que ces sociétés savent créer des filiales locales, s’inscrivent dans la durée pour « écrire l’histoire longue des pays où elles se sont implantées ». Cela concerne tant les grands groupes que les PME. « Chez Orange, CIC ou Total, des manageurs locaux ont pris l’initiative sur le développement continental », rappelle-t-il. « Et nous avons de vrais champions qui ont développé des savoir-faire dans le secteur des infrastructures, le numérique ou la téléphonie. Sans parler de la défense, bien sûr. Il y a des secteurs où l’on conserve une vraie avance. Soyons-en fiers », note en écho Etienne Giros,qui salue les installations récentes dans la nouvelle économie, les services, la confiserie ou l’économie verte.

Diane Binder, membre du ­Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA), qui compte parmi les cent leaders économiques de demain de l’Institut Choiseul, plaide pour que ce virage s’accélère et pour que les entreprises hexagonales « viennent financer des projets, pas expliquer ce qu’il faut faire ». Une attitude de rupture qu’elle juge urgente et qui serait la déclinaison économique de la volonté politique affichée par Emmanuel Macron de tisser de nouveaux liens avec l’Afrique.

Maryline Baumard (Le Monde du 8 février)